2.
Si seulement
« Prends garde à la sorcière – sa magye noire pourrait bien te faire oublier ton foyer, tes proches et, oui, ton visage même. »
Prudentes paroles,
Terrance Hope, 1723
* * *
— Tu dois bien reconnaître qu’il est canon, a insisté Bree, accoudée au comptoir de ma cuisine.
— Évidemment. Je ne suis pas aveugle, ai-je répondu en continuant à ouvrir des boîtes de conserve.
C’était mon tour de préparer le dîner. Le poulet, nettoyé et découpé, attendait tout nu dans un grand plat en Pyrex. J’y ai ajouté une boîte de soupe d’artichaut, une autre de crème de céleri et un bocal de cœurs d’artichauts marinés. Voilà, le dîner était prêt !
— Mais il m’a tout l’air d’avoir un cœur d’artichaut lui aussi, ai-je déclaré, les yeux braqués sur les légumes. Il est sorti avec combien de filles durant ces deux dernières semaines, déjà ?
— Trois, nous a rappelé Tamara Pritchett.
Celle-ci a étiré ses longs membres sur le banc du coin repas. On était lundi soir, le début de la troisième semaine de cours. Je pouvais affirmer sans risque que l’arrivée de Cal était l’événement le plus excitant qui soit advenu à Widow’s Vale depuis que, deux ans plus tôt, le cinéma Millhouse avait disparu dans les flammes.
— Morgan, c’est quoi, ça ? a grimacé Tamara.
— Poulet à la Morgan. Délicieux et nutritif.
J’ai ouvert le frigo pour y prendre un Coca light. Pschitt ! Aahhh…
— Tu m’en passes un ? a demandé Robbie, à qui j’ai aussitôt lancé une canette. Pourquoi, quand un mec sort avec plusieurs nanas, c’est un cœur d’artichaut, alors que, si c’est une fille, c’est une éternelle insatisfaite ?
— Tu dis n’importe quoi, a protesté Bree.
— Salut, les filles, salut, Robbie, a dit mon père en entrant dans la cuisine, les yeux dans le vague.
Il arborait son uniforme habituel : lunettes, pantalon en toile et chemisette portée sur un tee-shirt blanc. L’hiver, il s’habille de la même façon, sauf que la chemise est à manches longues et qu’il enfile un tricot par-dessus.
— Bonjour, monsieur R., a répondu Robbie.
— Salut, monsieur Rowlands, a fait Tamara pendant que Bree l’accueillait d’un signe de la main.
D’un air distrait, mon père a balayé la pièce des yeux comme s’il ne reconnaissait pas sa propre cuisine. Puis il nous a souri avant de ressortir d’un pas traînant. Bree et moi avons échangé un regard entendu. Il reviendrait dans un instant, lorsqu’il se serait rappelé ce qu’il était venu chercher. Mon père travaille au département Recherche et développement d’IBM, où on le considère comme un génie. En revanche, à la maison, il tient plutôt de l’élève de maternelle un peu lent. Il a du mal à nouer ses lacets et n’a aucune notion du temps.
J’ai remué ma mixture puis l’ai recouverte de papier aluminium. Ensuite, j’ai pris quatre pommes de terre, que j’ai épluchées dans l’évier.
— Je suis bien contente que ce soit ma mère qui s’occupe de la cuisine chez moi, a déclaré Tamara. Pour en revenir à notre sujet, Cal est sorti avec Suzanne Herbert, Raven Meltzer et Janice.
Elle les avait comptées sur ses doigts.
— Janice Yutoh ? me suis-je écriée. Elle ne m’en a même pas parlé !
Sourcils froncés, j’ai ajouté les pommes de terre avant de poursuivre :
— Ma parole, il aime tous les styles ! Comme s’il avait choisi la première dans la colonne A, la deuxième dans la colonne B et la dernière dans la colonne C.
— Ben mon salaud… a lâché Robbie en remontant ses lunettes sur son nez.
Le pauvre… Nous étions si proches, lui et moi, que je n’y faisais plus attention, mais son visage était ravagé par l’acné. C’était d’autant plus difficile pour lui que, jusqu’en cinquième, il avait été super mignon.
Bree a poussé un soupir puis a lancé :
— Je ne vois vraiment pas ce qu’il a pu trouver à Janice Yutoh. Il voulait sans doute lui demander de l’aide pour un exo de maths.
— Janice est vraiment jolie, tu sais, ai-je rétorqué. Elle est timide, voilà pourquoi on ne le remarque pas. Moi, ce qui m’échappe, c’est ce qui a pu lui plaire chez Suzanne.
— Tu rigoles ! Suzanne est trop bien ! Elle a posé pour une marque de crème solaire l’année dernière !
— Exactement, ai-je rétorqué en souriant. Elle a le physique de Barbie Malibu, et la cervelle assortie.
J’ai dû esquiver un grain de raisin balancé par Bree.
— Tout le monde ne peut pas être major de promo, a-t-elle riposté. Au moins, personne ne s’étonne pour Raven. Celle-là, elle jette les mecs comme des Kleenex.
— Et toi non, peut-être ? l’ai-je raillée.
— Hé, ça fait presque trois mois que je sors avec Chris, s’est-elle défendue en me jetant un deuxième grain de raisin balistique qui a rebondi sur mon bras.
— Et… ? l’a encouragée Robbie.
— Il commence un peu à me soûler, a-t-elle admis, mi-gênée, mi-ravie.
Ce qui nous a fait pouffer, Tam et moi.
— J’imagine que tu es une « éternelle insatisfaite », a conclu Robbie en ricanant.
De retour dans la pièce, mon père a pris un stylo dans le pot à crayons puis est ressorti aussi sec. Bree a soupiré en ouvrant la porte de la cuisine donnant sur le jardin.
— Bon, je ferais mieux de rentrer chez moi avant que Chris ne panique. « Mais où t’étais encore passée ? » l’a-t-elle imité en grimaçant.
Elle a levé les yeux au ciel avant de sortir. Un instant plus tard, le bruit du moteur de Breezy, sa BMW capricieuse, s’est éloigné dans la rue[1].
— Pauvre Chris, a soufflé Tamara.
Ses cheveux bruns et frisés s’échappaient de son serre-tête. D’un geste d’experte, elle les a remis en place.
— Ses jours sont comptés, si vous voulez mon avis, a ajouté Robbie avant de boire une gorgée de Coca.
J’ai sorti un sachet de salade du réfrigérateur, que j’ai ouvert d’un coup de dents.
— Au moins, il a duré plus que les autres, ai-je commenté.
— Oui, trois mois, c’est sans doute un record, a confirmé Tam.
La porte de derrière s’est ouverte à la volée. Ma mère est entrée en chancelant, les bras pleins de dossiers, de prospectus et de pancartes immobilières. Une tache de café maculait une poche de sa veste froissée. Je l’ai débarrassée de son barda, que j’ai posé sur la table.
— Doux Jésus, a marmonné ma mère. Quelle journée ! Bonsoir, Tamara ma belle. Bonsoir, Robbie. Comment ça va, tous les deux ? Ça se passe bien au lycée ?
— Très bien, merci, madame Rowlands, a répondu Robbie.
— Et vous, ça va ? s’est enquise Tamara. Vous avez l’air de travailler dur.
— On peut dire ça, oui, a soupiré ma mère.
Elle a accroché sa veste sur une patère près de la porte, puis a ouvert le buffet pour se servir un whisky sour.
— Bon, on ferait mieux d’y aller, a annoncé Tamara, qui a ramassé son sac à dos et donné un petit coup de pied dans la basket de Robbie. Viens, je te dépose. Au revoir, madame Rowlands.
— À bientôt ! a lancé Robbie.
— Salut, les jeunes, a répondu ma mère au moment où la porte se refermait. Dis donc, Robbie est de plus en plus grand. C’est presque un homme, maintenant.
Elle m’a prise dans ses bras avant de poursuivre :
— Bonsoir, ma puce. Ça sent bon. Laisse-moi deviner : poulet à la Morgan ?
— Ouaip. Avec des pommes de terre au four et des petits pois surgelés.
— J’en ai l’eau à la bouche.
Elle a avalé une gorgée de son cocktail, qui sentait bon le citron.
— Je peux goûter ?
— Non, mam’zelle ! a répondu ma mère, comme à son habitude. Donne-moi cinq minutes pour me changer et je vais mettre la table. Mary K. est là ?
— Oui. Dans sa chambre, avec quelques membres de son fan-club.
— Garçons ou filles ? s’est-elle inquiétée, sourcils froncés.
— Les deux, je crois.
Elle a hoché la tête avant de foncer dans l’escalier. Les invités de ma sœur – du moins les garçons – allaient se faire mettre à la porte.
* * *
— Salut. Je peux m’asseoir là ? a demandé Janice le lendemain, pendant la pause de midi.
Elle désignait une place libre dans l’herbe près de Tamara.
— Bien sûr, a répondu celle-ci en agitant une main pleine de chips. Comme ça, on fera une belle brochette multicolore !
Tamara était l’une des rares élèves afro-américaines de notre lycée à majorité blanche, et elle n’avait pas peur d’en plaisanter. Surtout avec Janice qui, elle, vivait parfois mal d’être l’une des rares Asiatiques.
Janice s’est assise en tailleur, son plateau en équilibre sur les genoux.
— Excuse-moi, ai-je dit d’un ton incisif, tu n’aurais pas quelque chose d’intéressant à nous annoncer ?
— Hein ? À propos des cours ? a-t-elle demandé, perplexe, tout en avalant une bouchée de ce que le self faisait passer pour du « pâté en croûte ».
— Mais non. Sur ta vie sentimentale, ai-je rétorqué, le front plissé.
— Ah, tu veux parler de Cal ? a-t-elle répondu, son joli visage soudain rosé.
— Évidemment que je veux parler de Cal ! Je n’arrive pas à croire que tu ne nous aies rien dit !
— On ne s’est vus qu’une seule fois, a-t-elle expliqué en haussant les épaules. Le week-end dernier.
Tamara et moi attendions la suite.
— On peut avoir des détails ? l’ai-je pressée au bout d’une minute de silence. C’est vrai, quoi, on est tes amies. Tu es sortie avec le plus beau mec de la planète. On a le droit de savoir.
Janice a eu l’air tout aussi flattée qu’embarrassée.
— On n’est pas vraiment sortis ensemble, a-t-elle soupiré. Il voulait qu’on fasse mieux connaissance, je crois. Et découvrir la région. On s’est baladés en voiture et on a beaucoup parlé. Il tenait à tout savoir sur la ville et sur ses habitants…
Tamara et moi avons échangé un regard.
— Hmmm, ai-je fait. Alors, vous ne vous êtes pas embrassés ni rien ?
Tamara a levé les yeux au ciel.
— Quelle délicatesse, Morgan ! s’est-elle exclamée.
Janice a ri avant de répondre :
— Pas grave. Et non. Pas de baisers. Je crois qu’on est juste amis.
— Hmmm, ai-je fait encore. C’est vrai qu’il se montre amical avec tout le monde, vous ne trouvez pas ?
— Quand on parle du loup, a murmuré Tamara.
En levant la tête, j’ai vu Cal s’avancer vers nous, ses lèvres pleines dessinant un sourire sur son visage.
— Salut, a-t-il lancé en s’accroupissant dans l’herbe près de nous. Je ne vous dérange pas, j’espère ?
J’ai secoué la tête et bu une gorgée de soda pour me donner une contenance.
— Tu commences à prendre tes marques ? a voulu savoir Tamara. Widow’s Vale est une petite ville. D’ici peu, tu connaîtras le coin comme ta poche.
Cal lui a souri. Son visage surnaturel m’a éblouie. Je m’étais un peu habituée à l’effet qu’il me faisait, je n’étais plus si désarmée.
— Oui, a-t-il dit. C’est joli par ici. Une ville chargée d’histoire. J’ai l’impression d’avoir remonté dans le temps.
Les yeux rivés au sol, il caressait machinalement un brin d’herbe. J’avais beau éviter de suivre du regard ses moindres mouvements, je devais tout de même me retenir de toucher tout ce que ses doigts effleuraient.
— Je suis venu vous inviter à une petite soirée, samedi prochain, a-t-il déclaré.
Nous sommes restées silencieuses un instant, sous le choc. C’était plutôt culotté pour un nouveau d’organiser une fête, à peine arrivé.
— Rowlands !
Bree m’appelait depuis l’autre bout de la pelouse. Elle nous a rejoints et s’est assise gracieusement près de moi en offrant à Cal un sourire lumineux.
— Salut, Cal.
— Salut. Je parlais justement de la petite soirée que j’organise ce samedi.
— Une soirée ! s’est-elle exclamée comme si c’était la meilleure idée qu’elle ait jamais entendue. Quel genre de soirée ? Où ça ? Y aura qui ?
Cal a éclaté de rire. Sa tête, légèrement penchée en arrière, révélait son cou puissant et sa peau bronzée. Du col en V de son tee-shirt dépassait une cordelette de cuir où pendait un bijou d’argent : une étoile à cinq branches dans un cercle. Que pouvait signifier ce symbole ?
— Si le temps se maintient, ce sera une soirée en plein air, a-t-il expliqué. En fait, je souhaite surtout avoir l’occasion de parler aux gens en dehors du lycée. J’ai invité la plupart des premières et des terminales…
— Vraiment ? s’est étonnée Bree.
— Bien sûr. Plus on est de fous, plus on rit. J’ai repéré un champ en bordure de la ville, sur la route qui passe devant la place Tower. On pourrait s’asseoir dans l’herbe, discuter, regarder les étoiles…
Nous l’avons toutes dévisagé. Par ici, les jeunes traînaient au centre commercial. Au ciné. Voire à l’épicerie du coin quand il n’y avait vraiment rien d’autre à faire. Par contre, personne n’allait jamais zoner au milieu d’un champ !
— Ça vous surprend ?
— Un peu, a admis Bree avec prudence. Mais ça peut être sympa.
— Entendu. Bon, je vous imprimerai un itinéraire. J’espère que vous pourrez venir, toutes les quatre.
Il s’est levé d’un mouvement fluide, avec une grâce toute féline.
Si seulement il m’appartenait…
Mes propres pensées m’ont stupéfiée. Je n’avais jamais ressenti une telle attirance pour un mec. Et Cal Blaire était si parfait que le désirer me semblait stupide, presque pathétique. J’ai secoué la tête. Tout cela n’avait aucun sens. Il fallait que je me ressaisisse.
Dès qu’il est parti, mes amies se sont tournées les unes vers les autres, tout excitées.
— Une fête en plein air, quelle drôle d’idée ! a lancé Tamara.
— Je me demande s’il y aura de la bière, a déclaré Bree.
— Moi, je ne suis pas là ce week-end, a annoncé Janice, mi-déçue, mi-soulagée.
Nous avons regardé Cal aborder les autres amis de Bree, qui traînaient sur les bancs au fond de la cour. Puis il est allé vers le gang des shootés, près des portes du self. Le plus drôle, c’est qu’il se fondait parfaitement dans chaque groupe. En compagnie des premiers de la classe, comme Tamara, Janice et moi, on pouvait le prendre pour un bosseur hyper intelligent, super mignon et curieux de tout. Au milieu de la clique de Bree, son air cool, décontracté et dans le coup ressortait ; bref, il devenait la star du lycée. Et, en le voyant à côté de Raven et de Chip, je l’imaginais tout à fait en train de fumer du shit tous les jours après les cours. Il semblait à l’aise avec tout le monde, c’en était presque incroyable.
Quelque part je l’enviais, moi qui n’étais détendue qu’avec mes vrais amis. C’est-à-dire Bree et Robbie. Je les connais depuis le berceau, car nos familles vivaient dans la même rue autrefois. Avant que les parents de Bree emménagent dans une énorme maison moderne avec vue sur le fleuve, avant que nos chemins nous portent vers des groupes différents. Bree et moi, nous comptions parmi les rares du lycée à rester proches alors que nous ne fréquentions plus les mêmes personnes.
Cal était… universel, dans un sens. Et, même si j’étais nerveuse, je tenais à aller à cette soirée.